PODCAST : LE JOURNAL DE JACOTTE PERRIER

 

Parmi les archives retrouvées lors de la création du spectacle LE CLUB R-26, trois carnets : le journal intime de Jacotte Perrier entre 1940 et 1944.

 

Ils nous racontent la vie d'une adolescente parisienne en pleine seconde guerre mondiale et ses questionnements intimes à l'heure des restrictions. Comment étudier, se divertir, être émue par des garçons, danser, rêver ? Quelle est sa place en tant que jeune femme dans la société nouvelle qui sera celle de l'après-guerre ? quel sens donner à ses valeurs, à sa volonté d'engagement malgré les libertés contraintes ?

 

Jacotte Perrier à 19 ans en 1944, elle évolue dans un milieu artistique, avec ses parents, à Montmartre, au R-26, salon artistique qui avant-guerre accueillait Django Reinhardt, Sonia Delaunay, Joséphine Baker et toute l'avant-garde parisienne.

Elle est bientôt le témoin privilégié de la Libération de Paris et de l'arrivée des alliés américains et canadiens qu'elle décrit heure après heure dans un texte haletant. 

 

Pour la création de ce podcast natif, nous avons utilisé le carnet 1944 auquel nous avons ajouté des extraits sonores issus de bandes magnétiques enregistrées au R-26 dans les années 50 ainsi que des interprétations contemporaines des chansons de Madeleine et Robert Perrier.

Texte Jacotte Perrier / Voix Adeline Chagneau / Guitare Philippe Eveno / Piano Robert Perrier et Stéphane Grappelli / Chant Clair, Josette Martin, Jacotte Perrier / Création sonore Norman Barreau-Gély / Sur une idée de David Rolland / © Alambic'- collectif artistique / Avril-mai 2020.


Jour 1 - Ils ne sont en rien des médiums professionnels.

"Lundi 3 janvier 1944

En, 1944 je reprends la résolution si souvent abandonnée d'écrire mon journal quotidien. (...) La mémoire a besoin de points d'appui pour s'exercer et ces points d'appui c'est toi, mon cher cahier, qui les lui fourniras (...). Dire que nos cinq plus belles, plus irremplaçables années vont être bouffées par cette guerre monstrueuse, dire que de 15 ans à 20 ans notre jeunesse s’épanouit dans la fange et sans air… c’est affreux..."

Jour 2 - Cette année tout le monde me souhaite un bon mari.

"Jeudi 6 janvier 1944

Quand les Tranchant viennent, il me semble qu’il ne s’est passé que cela dans la journée.

Cependant mentionnons rapidement le reste : Ma professeur de piano vient mais l’alerte la chasse au bout d’un quart d’heure. (...) Cette année cela m’ennuie car elle ne me fait faire que de la technique, du Bach, et autres barbes..."

Jour 3 - Les filles grandes et minces m'inspirent une envieuse admiration.

"Dimanche 16 janvier 1944.

J'ai demandé à Jimmy de m'accompagner à la surprise-party chez les Abeille.(...)

Quand je repense à la manière dont se passe un bal et que je revois tous les danseurs qui se choisissent par attirance ou par charité, je trouve cela un peu humiliant; Même si nous mourrons d'envie de danser, il nous faut attendre le bon plaisir de ces messieurs !..."

 



Jour 4 - Deviendrais-je une femme ?

"Jeudi 23 mars 1944

Gouter à la maison. Jean-Pierre Dariel vient pour que maman fasse des paroles sur sa chanson. Entre autres gâteaux de haricots… Les goûters qu’on fait maintenant sont plutôt des casse-croûtes pour troupiers végétariens. (...) Marie-Jo vient chercher son tablier. Je lui dis de venir avec son frère, Jacques, car j’ai envie de connaître des garçons et de danser. Ça me fait penser qu’elle trouve drôle que je lui parle de Jacques. Que les conventions rendent donc les rapports difficiles entre garçons et filles !"


Jour 5 - Mes débuts au cabaret

"Dimanche 9 juillet 1944

Papa et maman partent à Montreuil faire le ravitaillement à bicyclette. Ils ont l’air d’un tout jeune couple. Alerte à 10 h 30. Je demande un prêtre à St-Jean pour la confession. J’ai horreur de demander spécialement à me confesser, cela me donne encore plus peur ! Je lui ai débité mes péchés, il m’a dit que, dans l’ensemble, il fallait éviter de pêcher, ne pas faire des confessions une routine etc."

Jour 6 - La survie d'une capitale qui veut briller encore.

"Jeudi 13 juillet 1944

Miracle ! Papa et maman ont trouvé des prunes. Les premières depuis trois ans !

Nous nous lavons avec une grosse lampe à accu.

À 5 heures, je descends au bureau de papa à pied. (Vu les pompiers qui éteignent une voiture en feu). Papa explique que nous allons chercher rue Broca un pédalier pour sa bicyclette. Il insiste un peu pour que je l’accompagne..."

Chanson La Pluie sur le toit.



Jour 7 - Je ne veux pas à 19 ans faire tapisserie tous les jours.

"Mardi 18 juillet 1944

nous allons au Racing. On rencontre Colette Gérard bronzée et belle fille, avec son grand gosse d’ami Roger qui se casse en deux pour baiser la main de maman et lui présenter ses hommages venus de très haut (1,90 m au moins). Le voilà donc ce Racing des gens chics, des Snobs, des élégances..."

Jour 8 - J'écris pour la première fois librement sur ce journal

"Mercredi 16 août 1944

Des nuages très graves pèsent au-dessus de la capitale. Des affiches violettes posées ce matin annonce la suppression des cartes d’alimentation et le remplacement par une inscription dans un restaurant qui vendra des plats cuisinés. Ceci parce que le gaz sera coupé dès demain..."

Jour 9 - Le jour le plus extravagant qui soit

"Dimanche 20 août

13 heures. La bagarre recommence autour la mairie du 17ème, (...)le téléphone n'arrête pas – c'est grâce à lui et à la rue qu'on sait. Les nouvelles circulent très vite en ce qui concerne les événements dans Paris. Par contre, depuis 10 jours et spécialement ces 3 derniers, on ne sait absolument pas où sont les troupes Alliées, proches de Paris. Là-dessus, tous les bobards courent. En sorte que le vrai jour de l'arrivée, nous ne serons même plus étonnés car on nous l'annonce chaque matin..."

 



Jour 10 - Quand quelqu'un arrive de l'extérieur on le regarde comme un héros

"Lundi 21 Août 1944

On dit que la police a laissé certaines grandes artères aux Allemands pour partir. En dehors de ces voix, elle tire sur eux. Oui, l'armistice « Allemands-police » est bien rompu. Canon, bombes. Nous ne sortons pas de la maison. Pendant que je fais de la gymnastique, 2 balles sifflent très près, sur le balcon. Je m'aplatis instinctivement. La mort passe…"

Jour 11 - Je serai de celles de l'avenir

"Mercredi 23 août 1944

Café chez les voisins. Illusion du café pris dans un grand hôtel des bords de mer. En fait du bruit de la mer, le bombardement a repris intense au Sud-Est. C'est un roulement continu, pendant 5 minutes quelquefois, qui dure depuis cette nuit et fait mal à entendre. Personne ne doit pouvoir y résister. Ce doit être intenable, là-bas..."

Jour 12 - Paris sera-t-il épargné ou détruit ?

"Jeudi 24 août 1944

Des ordres sont criés dans la rue « Fermez les compteurs à gaz, il est très dangereux de s'en servir ». « Éteignez les lumières, laissez toutes les portes d'immeubles ouvertes pour que les FFI poursuivis puissent se réfugier », et cela met un peu d'angoisse. Que se passera-t-il cette nuit ?..."



Jour 13 - Une dame dit "ce sont des Ricains !"

"Vendredi 25 août 1944.

Neuf heures. Réveil en face d’un ciel extraordinairement radieux.  Nous le savourons en commun autour de la table du breakfast, naturellement dressée dans l’atelier. C’est un grand jour. Aussi papa coupe des tranches de jambon tandis que Mme Laporte apporte le café. Vin blanc et Armagnac de Lencloître entament cette journée de fête. Puis, c’est la joie exquise de la pose des drapeaux. Cette fois, on ne nous les fera plus enlever !  L’immeuble, les immeubles, sont un véritable décor de théâtre..."

Jour 14 - Et dans la rue tout le monde s'aime

"Vendredi 25 août 1944 - 16h30

Chaque voiture qui passe est acclamée. FFI ou américains, pompiers ou agents, voient devant eux des bras s’agiter, des sourires s’épanouir, des bravos retentir. Çà et là nous approchons une voiture américaine pour récolter une parole, un geste, un sourire, d’autres des cigarettes ou des conserves. Je me moque des denrées mais je demande une boîte vide, en souvenir « may i take the box ? ». « Yes you may ». Oh ! Enfin des hommes qui nous permettent quelque chose, après avoir subi quatre ans ceux qui nous empêchaient tout..."

Jour 15 - Je cherche en vain ce visage inconnu sur le haut d'un tank

"Samedi 26 août 1944

Au réveil deux seules pensées : les allemands ne sont plus là (et celle-ci n’éveille rien en moi car je n’ai pas encore pu l’assimiler) et, les nôtres sont là.

(Cette dernière met tant de joie que mon cœur, avant mes lèvres et mes yeux, sourit au soleil radieux sur le drapeau d’en face).

Aujourd’hui nos troupes défileront, le lendemain de leur arrivée, tandis que des salopards tirent encore sur les toits, n’est-ce pas magnifique ?"



Jour 16 - L'air libre qui pénètre dans nos poumons asphyxiés

"Samedi 26 août 1944 - 20h

Au café, coup de sonnette de madame Laporte : « j’en ai trois chez moi, ils dînent, venez vite ! » en effet sur son balcon sont deux officiers anglais et un américain. Encore une fois je n’en puis croire mes yeux et mon cœur bondit de joie « May i Kiss you ? It’s so wonderful to see you here ! Are they real ones ? » je ressens le besoin de toucher leurs vêtements pour croire..."

Jour 17 - Le bar est grouillant, bavard, animé

"Jeudi 31 août 1944

Ménage - piano - J’entends dans la rue des appels. Du haut du balcon qu’aperçois-je ? Une Jeep avec 3 soldats, et, autour, nos amies Françoise et Jo Biehler ! Elles se sont accrochées à eux quand elles montaient à bicyclette ! Je n’hésite pas une seconde à crier “ Je descends”..."

Jour 18 - Nous sommes ivres de vitesse, de vent et de plaisir

Jeudi 31 août 1944 - 21h

Nous redescendons dans l'atelier. Jack joue des airs de jazz avec Papa et Maman parle à mi-voix avec le 3ème qu’elle finit par convaincre de rester à dîner avec les 2 autres ! Oh ! quelle joie ! encore des heures à passer avec eux et l’occasion de leur offrir quelque chose. C’est splendide. Ephrussi a un rendez-vous à décommander à Molitor… et voilà qu’il propose de nous y emmener, nous, les trois filles, dans sa Jeep ! Je saute en l’air..."



Jour 19 - Dans la conduite intérieure, dans les rues noires, je chante en anglais

"Jeudi 7 septembre 1944

Lundi le métro remarchera, permettant au commerce de reprendre. Demain sera posée l'affiche annulant les lois vichyssoises. Bientôt nous recevrons du chocolat arrivant d'Amérique par plein d'avions (c'est très conte de fées). L’électricité nous sera peut être rendue dans 15 jours. Oh ! Tous ces « futurs » proches, qu'ils sont vivifiants ! Je pars à Bicyclette, vent, soleil..."

Jour 20 - Je suis un peu honteuse de n'avoir rien fait

"Mardi 3 octobre 1944

Encore un coup de téléphone, coup de théâtre, Felix Rosan1 s'annonce pour déjeuner ! Nous retrouvons des amis après 4 ans de total séparation. Félix Rosan travaillait avec Papa et Maman avant guerre, ensemble ils écrivaient des sketchs et des chansons pour le cabaret Chez les Nudistes. Aujourd'hui Il arrive en FFI..."

Jour 21 - Je me sentais bien dans ses grands bras

"Mercredi 4 octobre 1944

Madame Ferrat dit « qu'elle ne votera pas car ce n’est pas l’affaire des femmes » quelle lâcheté ! J’aime mieux entendre notre voisine, la vraie ménagère, qui n’a jamais fait de politique, mais se tient maintenant au courant afin de voter honnêtement. Oh nom ! Plus de défaitistes, de déçus, de rogneurs. Plus de désabusés, d’hésitants, d’incrédules..."